
Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
LES FRÈRES KARAMAZOV
(1880)
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Table des matières
Livre premier : Histoire d’une famille
I. Fiodor Pavlovitch Karamazov
II. Karamazov se débarrasse de son premier fils
III. Nouveau mariage et seconds enfants
IV. Le troisième fils : Aliocha
Livre II : Une réunion déplacée
VI. Pourquoi un tel homme existe-t-il ?
III. Confession d’un cœur ardent. En vers
IV. Confession d’un cœur ardent. Anecdotes
V. Confession d’un cœur ardent. La tête en bas
XI. Encore une réputation perdue
III. La rencontre avec les écoliers
VI. Le déchirement dans l’izba
III. Les frères font connaissance
VI. Où l’obscurité règne encore
VII. Il y a plaisir à causer avec un homme d’esprit
I. Le « starets » Zosime et ses hôtes
III. Extrait des entretiens et de la doctrine du « starets » Zosime
Livre IX : L’instruction préparatoire
I. Les débuts du fonctionnaire Perkhotine
III. Les tribulations d’une âme. Première tribulation
VI. Le Procureur confond Mitia
VII. Le grand secret de Mitia. On le raille
VIII. Dépositions des témoins. Le « Petiot »
VI. Première entrevue avec Smerdiakov
VII. Deuxième entrevue avec Smerdiakov
VIII. Troisième et dernière entrevue avec Smerdiakov
X. » C’est lui qui l’a dit ! »
Livre XII : Une erreur judiciaire.
III. L’expertise médicale et une livre de noisettes
VI. Le réquisitoire. Caractéristique
VIII. Dissertation sur Smerdiakov
IX. Psychologie à la vapeur. La troïka emportée. Péroraison.
XII. Il n’y a pas eu assassinat
XIV. Les moujiks ont tenu ferme
II. Pour un instant le mensonge devint vérité
III. Enterrement d’Ilioucha. Allocution près de la pierre.
« Le roman le plus imposant qu’on ait jamais écrit ».
Sigmund Freud.
Dans la riche personnalité de Dostoïevski, on pourrait distinguer quatre aspects : l’écrivain, le névrosé, le moraliste et le pécheur. Comment s’orienter dans cette déroutante complexité ?
L’écrivain est ce qu’il y a de plus incontestable : il a sa place non loin derrière Shakespeare. Les Frères Karamazov sont le roman le plus imposant qui ait jamais été écrit et on ne saurait surestimer l’épisode du Grand Inquisiteur, une des plus hautes performances de la littérature mondiale. Mais l’analyse ne peut malheureusement que déposer les armes devant le problème du créateur littéraire.
Le moraliste, chez Dostoïevski, est ce qu’il y a de plus aisément attaquable. Si l’on prétend le placer très haut en tant qu’homme moral, en invoquant le motif que seul atteint le degré le plus élevé de la moralité celui qui a profondément connu l’état de péché, on procède hâtivement ; une question se pose en effet. Est moral celui qui réagit à la tentation dès qu’il la ressent en lui, sans y céder. Mais celui qui, tour à tour, pèche puis, dans son repentir, met en avant des exigences hautement morales, s’expose au reproche de s’être rendu la tâche trop facile. Il n’a pas accompli l’essentiel de la moralité, qui est le renoncement – la conduite de vie morale étant un intérêt pratique de l’humanité. Il nous fait penser aux barbares des invasions qui tuaient puis faisaient pénitence, la pénitence devenant du coup une technique qui permettait le meurtre. Ivan le Terrible ne se comportait pas autrement ; en fait, cet accommodement avec la moralité est un trait caractéristique des Russes. Le résultat final des luttes morales de Dostoïevski n’a rien non plus de glorieux. Après avoir mené les plus violents combats pour réconcilier les revendications pulsionnelles de l’individu avec les exigences de la communauté humaine, il aboutit à une position de repli, faite de soumission à l’autorité temporelle aussi bien que spirituelle, de respect craintif envers le Tsar et le Dieu des chrétiens, d’un nationalisme russe étroit, position que des esprits de moindre valeur ont rejointe à moindres frais. C’est là le point faible de cette grande personnalité. Dostoïevski n’a pas su être un éducateur et un libérateur des hommes, il s’est associé à ses geôliers ; l’avenir culturel de l’humanité lui devra peu de chose. Qu’il ait été condamné à un tel échec du fait de sa névrose, voilà qui paraît vraisemblable. Sa haute intelligence et la force de son amour pour l’humanité auraient pu lui ouvrir une autre voie, apostolique, de vie.
Considérer Dostoïevski comme un pécheur ou comme un criminel ne va pas sans susciter en nous une vive répugnance, qui n’est pas nécessairement fondée sur une appréciation philistine du criminel. Le motif réel en apparaît bientôt ; deux traits sont essentiels chez le criminel : un égocentrisme illimité et une forte tendance destructrice. Ce qu’ils ont entre eux de commun et ce qui conditionne leur expression, c’est l’absence d’amour, le manque de valorisation affective des objets (humains). On pense immédiatement à ce qui, chez Dostoïevski, contraste avec ce tableau, à son grand besoin d’amour et à son énorme capacité d’aimer, qui s’expriment dans des manifestations d’excessive bonté et qui le font aimer et porter secours là où il eût eu droit de haïr et de se venger, par exemple dans sa relation avec sa première femme et avec l’amant de celle-ci. On est alors enclin à se demander d’où vient la tentation de ranger Dostoïevski parmi les criminels. Réponse : cela vient du choix que l’écrivain a fait de son matériel, en privilégiant, parmi tous les autres, des caractères violents, meurtriers, égocentriques ; cela vient aussi de l’existence de telles tendances au sein de lui-même et de certains faits dans sa propre vie, comme sa passion du jeu et, peut-être, l’attentat sexuel commis sur une fillette (aveu[1]). La contradiction se résout avec l’idée que la très forte pulsion de destruction de Dostoïevski, pulsion qui eût pu aisément faire de lui un criminel, est, dans sa vie, dirigée principalement contre sa propre personne (vers l’intérieur au lieu de l’être vers l’extérieur), et s’exprime ainsi sous forme de masochisme et de sentiment de culpabilité. Il reste néanmoins dans sa personne suffisamment de traits sadiques qui s’extériorisent dans sa susceptibilité, sa passion de tourmenter, son intolérance, même envers les personnes aimées, et se manifestent aussi dans la manière dont, en tant qu’auteur, il traite son lecteur. Ainsi, dans les petites choses, il était un sadique envers lui-même, donc un masochiste, autrement dit le plus tendre, le meilleur et le plus secourable des hommes.
De la complexité de la personne de Dostoïevski, nous avons extrait trois facteurs, un quantitatif et deux qualitatifs : l’intensité extraordinaire de son affectivité, le fond pulsionnel pervers qui devait le prédisposer à être un sado-masochiste ou un criminel, et, ce qui est inanalysable, le don artistique. Cet ensemble pourrait très bien exister sans névrose ; il existe en effet de complets masochistes non névrosés. Étant donné le rapport de force entre, d’une part, les revendications pulsionnelles et, d’autre part, les inhibitions s’y opposant (sans compter les voies de sublimation disponibles), Dostoïevski devrait être classé comme ce qu’on appelle un « caractère pulsionnel ». Mais la situation est obscurcie du fait de l’interférence de la névrose qui, comme nous l’avons dit, ne serait pas, dans ces conditions, inévitable mais qui se constitue d’autant plus facilement qu’est plus forte la complication que doit maîtriser le moi. La névrose n’est en effet qu’un signe que le moi n’a pas réussi une telle synthèse et que dans cette tentative il a perdu son unité.
Par quoi alors la névrose, au sens strict du terme, se révèle-t-elle ? Dostoïevski se qualifiait lui-même d’épileptique et passait pour tel aux yeux des autres, ceci sur la base de ses sévères attaques accompagnées de perte de conscience, de contractions musculaires et d’un abattement consécutif. Il est des plus vraisemblables que cette prétendue épilepsie n’était qu’un symptôme de sa névrose, qu’il faudrait alors classer comme hystéroépilepsie, c’est-à-dire comme hystérie grave. Une totale certitude ne peut pas être atteinte pour deux raisons : premièrement, parce que les données d’anamnèse concernant ce qu’on appelle l’épilepsie de Dostoïevski sont lacunaires et douteuses, deuxièmement, parce que nous ne sommes pas au clair en ce qui concerne la compréhension des états pathologiques liés à des attaques épileptoïdes.
Commençons par le second point. Il n’est pas nécessaire de répéter ici toute la pathologie de l’épilepsie, qui n’apporterait d’ailleurs rien de décisif. Du moins, peut-on dire ceci : c’est toujours l’ancien Morbus sacer qui se manifeste là comme unité clinique apparente, cette étrange maladie avec ses attaques convulsives imprévisibles et apparemment non provoquées, avec sa modification de caractère en irritabilité et en agressivité, avec sa progressive diminution des capacités mentales. Mais tous les traits de ce tableau restent flous et indéterminés. Les attaques, qui se déclenchent brutalement, avec morsure de langue et incontinence d’urine, pouvant aller jusqu’au dangereux Status epilepticus, qui occasionne de sérieuses blessures, peuvent aussi se réduire à de courtes absences, à de simples vertiges passagers, et être remplacées par de courtes périodes de temps au cours desquelles le malade, comme s’il était sous la domination de l’inconscient, fait quelque chose qui lui est étranger. Ordinairement provoquées par des conditions purement corporelles mais de façon incompréhensible, elles peuvent néanmoins devoir leur première formation à une influence purement psychique (effroi) ou encore réagir à des excitations psychiques. Si caractéristique que soit l’affaiblissement intellectuel dans la très grande majorité des cas, du moins connaissons-nous un cas dans lequel l’affection ne perturba pas une haute capacité intellectuelle (celui d’Helmholtz). (D’autres cas, au sujet desquels on a prétendu la même chose, sont aussi incertains ou suscitent les mêmes doutes que celui de Dostoïevski.) Les personnes qui sont atteintes d’épilepsie peuvent donner une impression d’hébétude, d’un développement inhibé, de même que la maladie accompagne souvent l’idiotie la plus tangible et les déficiences cérébrales les plus importantes, même si ce n’est pas là une composante nécessaire du tableau clinique ; mais ces attaques se rencontrent aussi, avec toutes leurs variations, chez d’autres personnes qui présentent un développement psychique complet et généralement une affectivité excessive et insuffisamment contrôlée. On ne s’étonnera pas qu’on tienne pour impossible, dans ces conditions, de maintenir l’unité de l’affection clinique dite « épilepsie ». La similitude que nous trouvons dans les symptômes manifestes appelle une conception fonctionnelle : c’est comme si un mécanisme de décharge pulsionnelle anormale était préformé organiquement, mécanisme auquel on a recours dans des conditions et des circonstances très différentes : dans le cas de perturbations de l’activité cérébrale dues à de graves affections tissulaires et toxiques et aussi dans le cas d’une domination insuffisante de l’économie psychique, le fonctionnement de l’énergie à l’œuvre dans la psyché atteignant alors un point critique. Sous cette bipartition, on pressent l’identité du mécanisme sous-jacent de la décharge pulsionnelle. Celui-ci ne peut pas non plus être très éloigné des processus sexuels qui, fondamentalement, sont d’origine toxique. Les plus anciens médecins appelaient déjà le coït une petite épilepsie et reconnaissaient ainsi dans l’acte sexuel une atténuation et une adaptation de la décharge d’excitation épileptique.
La « réaction épileptique », comme on peut appeler cet élément commun, se tient sans aucun doute à la disposition de la névrose dont l’essence consiste en ceci : liquider par des moyens somatiques les masses d’excitation dont elle ne vient pas à bout psychiquement. Ainsi l’attaque épileptique devient un symptôme de l’hystérie et est adaptée et modifiée par celle-ci, tout comme elle l’est dans le déroulement sexuel normal. On a donc tout à fait le droit de différencier une épilepsie organique d’une épilepsie « affective ». La signification pratique est la suivante : celui qui est atteint de la première souffre d’une affection cérébrale, celui qui a la seconde est un névrosé. Dans le premier cas, la vie psychique est soumise à une perturbation étrangère venue du dehors ; dans le second cas, la perturbation est une expression de la vie psychique elle-même.
Il est on ne peut plus probable que l’épilepsie de Dostoïevski soit de la seconde sorte. On ne peut pas le prouver absolument ; il faudrait pour ce faire être à même d’insérer la première apparition des attaques et leurs fluctuations ultérieures dans l’ensemble de sa vie psychique, et nous en savons trop peu pour cela. Les descriptions des attaques elles-mêmes ne nous apprennent rien, les informations touchant les relations entre les attaques et les expériences vécues sont lacunaires et souvent contradictoires. L’hypothèse la plus vraisemblable est que les attaques remontent loin dans l’enfance de Dostoïevski, qu’elles ont été remplacées très tôt par des symptômes assez légers et qu’elles n’ont pas pris une forme épileptique avant le bouleversant événement de sa dix-huitième année, l’assassinat de son père[2]. Cela nous arrangerait bien si l’on pouvait établir qu’elles ont cessé complètement durant le temps de sa détention en Sibérie, mais d’autres données contredisent cette hypothèse[3]. La relation évidente entre le parricide dans Les Frères Karamazov et le destin du père de Dostoïevski a frappé plus d’un de ses biographes et les a conduits à faire référence à un « certain courant psychologique moderne ». Le point de vue psychanalytique, car c’est lui qui est ici visé, est enclin à reconnaître dans cet événement le traumatisme le plus sévère et dans la réaction consécutive de Dostoïevski la pierre angulaire de sa névrose.
Mais si j’entreprends de fonder psychanalytiquement cette conception, je risque d’être incompréhensible à ceux qui ne sont pas familiers avec les modes d’expression et les enseignements de la psychanalyse.
Nous avons un point de départ assuré. Nous connaissons le sens des premières attaques de Dostoïevski dans ses années de jeunesse, bien avant l’entrée en scène de l’ » épilepsie ». Ces attaques avaient une signification de mort ; elles étaient annoncées par l’angoisse de la mort et consistaient en des états de sommeil léthargique. La maladie le toucha d’abord sous la forme d’une mélancolie soudaine et sans fondement alors qu’il n’était encore qu’un petit garçon ; comme il le dit plus tard à son ami Solovieff, il avait alors le sentiment qu’il allait mourir sur-le-champ ; et, de fait, il s’ensuivait un état en tout point semblable à la mort réelle… Son frère André a raconté que Fédor, déjà dans ses jeunes années, avant de s’endormir, prenait soin de disposer des petits bouts de papier près de lui : il craignait de tomber, la nuit, dans un sommeil semblable à la mort, et demandait qu’on ne l’enterrât qu’après un délai de cinq jours. (Dostoïevski à la roulette, Introduction, page LX.)
Nous connaissons le sens et l’intention de telles attaques de mort. Elles signifient une identification avec un mort, une personne effectivement morte ou encore vivante, mais dont on souhaite la mort. Le second cas est le plus significatif. L’attaque a alors la valeur d’une punition. On a souhaité la mort d’un autre, maintenant on est cet autre, et on est mort soi-même. La théorie psychanalytique affirme ici que, pour le petit garçon, cet autre est, en principe, le père et qu’ainsi l’attaque – appelée hystérique – est une autopunition pour le souhait de mort contre le père haï.
Le meurtre du père est, selon une conception bien connue, le crime majeur et originaire de l’humanité aussi bien que de l’individu[4]. C’est là en tout cas la source principale du sentiment de culpabilité ; nous ne savons pas si c’est la seule ; l’état des recherches ne permet pas d’établir l’origine psychique de la culpabilité et du besoin d’expiation. Mais il n’est pas nécessaire qu’elle soit unique. La situation psychologique en cause est compliquée et demande une élucidation. La relation du petit garçon à son père est, comme nous disons, une relation ambivalente. À côté de la haine qui pousse à éliminer le père en tant que rival, un certain degré de tendresse envers lui est, en règle générale, présent. Les deux attitudes conduisent conjointement à l’identification au père ; on voudrait être à la place du père parce qu’on l’admire et qu’on souhaiterait être comme lui et aussi parce qu’on veut l’éloigner. Tout ce développement va alors se heurter à un obstacle puissant : à un certain moment, l’enfant en vient à comprendre que la tentative d’éliminer le père en tant que rival serait punie de castration par celui-ci. Sous l’effet de l’angoisse de castration, donc dans l’intérêt de préserver sa masculinité, il va renoncer au désir de posséder la mère et d’éliminer le père. Pour autant que ce désir demeure dans l’inconscient, il forme la base du sentiment de culpabilité. Nous croyons que nous avons décrit là des processus normaux, le destin normal de ce qui est appelé « complexe d’Œdipe » ; nous devons néanmoins y apporter un important complément.
Une autre complication survient quand chez l’enfant le facteur constitutionnel que nous appelons la bisexualité se trouve être plus fortement développé. Alors la menace que la castration fait peser sur la masculinité renforce l’inclination du garçon à se replier dans la direction de la féminité, à se mettre à la place de la mère et à tenir le rôle de l’objet d’amour pour le père. Seulement l’angoisse de castration rend également cette solution impossible. On comprend que l’on doit aussi assumer la castration si l’on veut être aimé de son père comme une femme. Ainsi les deux motions, la haine du père et l’amour pour le père, tombent sous le coup du refoulement. Il y a pourtant une différence psychologique : la haine du père est abandonnée sous l’effet de l’angoisse d’un danger extérieur (la castration), tandis que l’amour pour le père est traité comme un danger pulsionnel interne qui néanmoins, dans son fond, se ramène au même danger extérieur.
Ce qui rend la haine pour le père inacceptable, c’est l’angoisse devant le père ; la castration est effroyable, aussi bien comme punition que comme prix de l’amour. Des deux facteurs qui refoulent la haine du père, c’est le premier, l’angoisse directe de punition et de castration, que nous appelons normal ; le renforcement pathogène semble survenir seulement avec l’autre facteur : l’angoisse devant la position féminine. Une forte prédisposition bisexuelle vient ainsi conditionner ou renforcer la névrose. Une telle prédisposition doit assurément être supposée chez Dostoïevski ; elle se révèle sous une forme virtuelle (homosexualité latente) dans l’importance de ses amitiés masculines au cours de sa vie, dans son comportement, marqué d’une étrange tendresse, avec ses rivaux en amour et dans sa compréhension remarquable pour des situations qui ne s’expliquent que par une homosexualité refoulée, comme le montrent de nombreux exemples de ses nouvelles.
Je regrette, mais sans y pouvoir rien changer, que ces développements sur les attitudes de haine et d’amour envers le père et sur la transformation qu’elles subissent sous l’influence de la menace de castration, paraissent au lecteur, non familier avec la psychanalyse, manquer à la fois de saveur et de crédibilité. Je ne puis que m’attendre à ce que le complexe de castration ne manque pas de susciter la répugnance la plus générale. Mais qu’on me permette d’affirmer que l’expérience psychanalytique a placé précisément ces rapports au-delà de tout doute et nous a appris à y reconnaître la clef de toute névrose. Il nous faut donc tenter de l’appliquer aussi à ce qu’on appelle l’épilepsie de notre auteur. Mais elles sont si éloignées de notre conscience, ces choses par lesquelles notre vie psychique inconsciente est gouvernée ! Ce que j’ai dit jusqu’ici n’épuise pas les conséquences, quant au complexe d’Œdipe, du refoulement de la haine pour le père. Quelque chose de nouveau vient s’ajouter, à savoir que l’identification avec le père, finalement, se taille une place permanente dans le moi : elle est reçue dans le moi, elle s’y installe mais comme une instance particulière s’opposant à l’autre contenu du moi. Nous lui donnons alors le nom de surmoi et nous lui assignons, en tant qu’il est l’héritier de l’influence des parents, les fonctions les plus importantes.
Si le père était dur, violent, cruel, alors le surmoi recueille de lui ces attributs et, dans sa relation avec le moi, la passivité, qui précisément devait avoir été refoulée, s’établit de nouveau. Le surmoi est devenu sadique, le moi devient masochique, c’est-à-dire, au fond, féminin passif. Un grand besoin de punition s’institue alors dans le moi qui, pour une part, s’offre comme victime au destin et, pour une autre part, trouve satisfaction dans le mauvais traitement infligé par le surmoi (conscience de culpabilité). Toute punition est bien dans son fond la castration et, comme telle, satisfaction de la vieille attitude passive envers le père. Le destin lui-même n’est en définitive qu’une projection ultérieure du père.
Les processus normaux dans la formation de la conscience morale doivent être semblables aux processus anormaux décrits ici. Nous n’avons pas encore réussi à déterminer la frontière entre les deux. On remarque qu’ici le rôle majeur dans le dénouement revient à la composante passive de la féminité refoulée. En outre, il importe, au moins comme facteur accidentel, que le père, – qui est craint dans tous les cas – soit ou non particulièrement violent dans la réalité. Il l’était dans le cas de Dostoïevski, et nous pouvons faire remonter son extraordinaire sentiment de culpabilité et son comportement masochique à une composante féminine singulièrement forte. Ainsi la formule pour Dostoïevski est la suivante : une prédisposition bisexuelle particulièrement forte, et une capacité de se défendre avec une particulière intensité contre la dépendance envers un père particulièrement sévère. Nous ajoutons cette caractéristique de bisexualité aux composantes de son être déjà reconnues. Le symptôme précoce d’ » attaques de mort » peut alors se comprendre comme une identification du père au niveau du moi, identification qui est autorisée par le surmoi comme punition. » Tu voulais tuer le père afin d’être toi-même le père. Maintenant tu es le père mais le père mort. » C’est là le mécanisme habituel du symptôme hystérique. Et en outre : « Maintenant le père est en train de te tuer. » Pour le moi, le symptôme de mort est, dans le fantasme, une satisfaction du désir masculin et en même temps une satisfaction masochique ; pour le surmoi, c’est une satisfaction punitive, à savoir une satisfaction sadique. Les deux instances, le moi et le surmoi, tiennent à nouveau le rôle du père.
Pour nous résumer, la relation entre la personne et l’objet-père, tout en conservant son contenu, s’est transformée en une relation entre le moi et le surmoi : une nouvelle mise en scène sur une seconde scène. De telles réactions infantiles provenant du complexe d’Œdipe peuvent disparaître si la réalité ne leur apporte aucun aliment. Mais le caractère du père demeura le même ; bien plus, il se détériora avec les années, de sorte que la haine de Dostoïevski envers son père et son vœu de mort contre ce mauvais père demeurèrent aussi les mêmes. Or, il est dangereux que la réalité accomplisse de tels désirs refoulés. Le fantasme est devenu réalité et toutes les mesures défensives se trouvent alors renforcées. Les attaques de Dostoïevski revêtent maintenant un caractère épileptique ; elles ont toujours le sens d’une identification avec le père comme punition mais elles sont devenues terribles, comme le fut la mort, effrayante, de son propre père. Quel contenu ont-elles reçu plus tard, et particulièrement quel contenu sexuel ? Il est impossible de le deviner.
Une chose est remarquable : à l’aura de l’attaque, un moment de béatitude suprême est éprouvé, moment qui peut très bien avoir fixé le triomphe et le sentiment de libération ressentis à la nouvelle de la mort du père, immédiatement suivie par une punition d’autant plus cruelle. Une telle séquence de triomphe et de deuil, de fête joyeuse et de deuil, nous l’avons aussi dévoilée chez les frères de la horde primitive qui avaient tué le père et nous la trouvons répétée dans la cérémonie du repas totémique[5]. S’il s’avérait que Dostoïevski ne souffrît pas d’attaques en Sibérie, cela authentifierait simplement l’idée que ses attaques étaient sa punition. Il n’en avait plus besoin dès l’instant qu’il était puni autrement. Mais ceci ne peut pas être prouvé. Du moins, cette nécessité d’une punition pour l’économie psychique de Dostoïevski explique-t-elle le fait qu’il réussit à passer sans être brisé à travers ces années de misère et d’humiliation. La condamnation de Dostoïevski comme prisonnier politique était injuste et il ne l’ignorait pas, mais il accepta la punition imméritée infligée par le Tsar, le Petit Père, comme un substitut de la punition qu’il méritait pour son péché envers le père réel. Au lieu de se punir lui-même, il se laissa punir par un remplaçant du père. On a ici un aperçu de la justification psychologique des punitions infligées par la Société. C’est un fait que de très nombreux criminels demandent à être punis. Leur surmoi l’exige, et s’épargne ainsi d’avoir à infliger lui-même la punition.
Quiconque connaît la transformation compliquée de signification que subit le symptôme hystérique, comprendra qu’il ne saurait être question ici de chercher à approfondir le sens des attaques de Dostoïevski au-delà d’un tel commencement[6]. Il nous suffit de supposer que leur signification originaire demeura inchangée sous tout ce qui vint ensuite s’y superposer. Nous avons le droit d’affirmer que Dostoïevski ne se libéra jamais du poids que l’intention de tuer son père laissa sur sa conscience. C’est là ce qui détermina aussi son comportement dans les deux autres domaines où la relation au père est décisive : son comportement envers l’autorité de l’État et envers la croyance en Dieu. Dans le premier de ces domaines, il en vint à une soumission complète au Tsar, le Petit Père, qui avait une fois joué avec lui, dans la réalité, la comédie de la mise à mort, que son attaque avait si souvent représentée en jeu. Ici la pénitence l’emporta. Dans le domaine religieux, il garda plus de liberté. D’après certains témoignages, apparemment dignes de confiance, il oscilla jusqu’au dernier moment de sa vie entre la foi et l’athéisme. Sa grande intelligence lui interdisait de passer outre les difficultés intellectuelles à quoi conduit la foi. Par une répétition individuelle d’un développement accompli dans l’histoire du monde, il espérait trouver dans l’idéal du Christ une issue et une libération de la culpabilité et même utiliser ses souffrances pour revendiquer un rôle de Christ. Si, tout compte fait, il ne parvint pas à la liberté et devint un réactionnaire, ce fut parce que la culpabilité filiale, qui est présente en tout être humain et sur quoi s’établit le sentiment religieux, avait en lui atteint une force supra-individuelle et était insurmontable, même pour sa grande intelligence. Nous nous exposons ici au reproche d’abandonner l’impartialité de l’analyse et de soumettre Dostoïevski à des jugements que pourrait seul justifier le point de vue partisan d’une conception du monde déterminée. Un conservateur prendrait le parti du Grand Inquisiteur et jugerait Dostoïevski autrement. L’objection est fondée et l’on peut seulement dire, pour l’atténuer, que la décision de Dostoïevski paraît bien avoir été déterminée par une inhibition de pensée due à sa névrose.
Ce n’est guère un hasard si trois des chefs-d’œuvre de la littérature de tous les temps, l’Œdipe Roi de Sophocle, le Hamlet de Shakespeare et Les Frères Karamazov de Dostoïevski, traitent tous du même thème, le meurtre du père. Dans les trois œuvres, le motif de l’acte – la rivalité sexuelle pour une femme – est aussi révélé. La représentation la plus franche est certainement celle du drame, qui suit la légende grecque. Là, c’est encore le héros lui-même qui accomplit l’acte. Mais l’élaboration poétique est impossible sans adoucissement et sans voiles. L’aveu sans détours de l’intention de parricide, à quoi nous parvenons dans l’analyse, paraît intolérable en l’absence de préparation analytique. Le drame grec introduit l’indispensable atténuation des faits de façon magistrale en projetant le motif inconscient du héros dans le réel sous la forme d’une contrainte du destin qui lui est étrangère. Le héros commet l’acte involontairement et apparemment sans être influencé par la femme, cette connexion étant cependant prise en considération, car le héros ne peut conquérir la mère reine que s’il a répété son action contre le monstre qui symbolise le père. Après que sa faute a été révélée et rendue consciente, le héros ne tente pas de se disculper en faisant appel à l’idée auxiliaire d’une contrainte du destin. Son crime est reconnu et puni tout comme si c’était un crime pleinement conscient, ce qui peut apparaître injuste à notre réflexion mais ce qui est psychologiquement parfaitement correct. Dans la pièce anglaise, la présentation est plus indirecte ; le héros ne commet pas lui-même l’action : elle est accomplie par quelqu’un d’autre, pour lequel il ne s’agit pas de parricide. Le motif inconvenant de rivalité sexuelle vis-à-vis de la femme n’a pas besoin par conséquent d’être déguisé. Bien plus, nous voyons le complexe d’Œdipe du héros, pour ainsi dire dans une lumière réfléchie, en apprenant l’effet sur lui du crime de l’autre. Il devrait venger l’acte commis mais se trouve étrangement incapable de le faire. Nous savons que c’est son sentiment de culpabilité qui le paralyse ; d’une façon absolument conforme aux processus névrotiques, le sentiment de culpabilité est déplacé sur la perception de son incapacité à accomplir cette tâche. Certains signes montrent que le héros ressent sa culpabilité comme supra-individuelle. Il méprise les autres non moins que lui-même : « Si l’on traite chacun selon son mérite, qui pourra échapper au fouet ? »
Le roman du Russe fait un pas de plus dans cette direction. Là aussi, le meurtre est commis par quelqu’un d’autre, mais cet autre est, vis-à-vis de l’homme tué, dans la même relation filiale que le héros Dimitri et, chez lui, le motif de rivalité sexuelle est ouvertement admis. C’est un frère du héros et il est remarquable que Dostoïevski lui ait attribué sa propre maladie, la prétendue épilepsie, comme s’il cherchait à avouer que l’épileptique, le névrosé en lui était un parricide. Puis, dans la plaidoirie au cours du procès, il y a la fameuse dérision de la psychologie – c’est une arme à deux tranchants[7]. Magnifique déguisement, car il nous suffit de le retourner pour découvrir le sens le plus profond de la façon de voir de Dostoïevski. Ce n’est pas la psychologie qui mérite la dérision mais la procédure d’enquête judiciaire. Peu importe de savoir qui effectivement a accompli l’acte. La psychologie se préoccupe seulement de savoir qui l’a voulu dans son cœur et qui l’a accueilli une fois accompli. Pour cette raison, tous les frères, à part la figure qui contraste avec les autres, Aliocha, sont également coupables : le jouisseur soumis à ses pulsions, le cynique sceptique et le criminel épileptique. Dans Les Frères Karamazov, on rencontre une scène particulièrement révélatrice sur Dostoïevski. Le Starets reconnaît au cours de sa conversation avec Dimitri que celui-ci est prêt à commettre le parricide, et il se prosterne devant lui. Il ne peut s’agir là d’une expression d’admiration ; cela doit signifier que le saint rejette la tentation de mépriser ou de détester le meurtrier et, pour cela, s’humilie devant lui. La sympathie de Dostoïevski pour le criminel est en fait sans limite. Elle va bien au-delà de la pitié à laquelle a droit le malheureux ; elle nous rappelle la terreur sacrée avec laquelle, dans l’antiquité, on considérait les épileptiques et les fous. Le criminel est pour lui presque comme un rédempteur ayant pris sur lui la faute qui, sinon, aurait dû être supportée par d’autres. Il n’est plus nécessaire de tuer puisqu’il a déjà tué ; et on doit lui être reconnaissant puisque, sans lui, on aurait été obligé soi-même de tuer. Il ne s’agit pas seulement d’une pitié bienveillante mais d’une identification, sur la base d’impulsions meurtrières semblables, en fait d’un narcissisme légèrement déplacé. La valeur éthique de cette bonté n’a pas pour autant à être contestée car peut-être est-ce là, en règle générale, le mécanisme de ce qui nous fait compatir à la vie des autres, mécanisme qui se laisse facilement discerner dans le cas extrême de l’écrivain dominé par la conscience de la culpabilité. Il n’y a pas de doute que cette sympathie par identification a déterminé de façon décisive le choix que Dostoïevski a fait de ses sujets. Il a d’abord traité du criminel commun (celui qui agit par égoïsme), du criminel politique et religieux, et ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il remonta jusqu’au criminel originel, le parricide, et qu’il fit littérairement à travers lui sa confession.
La publication des écrits posthumes de Dostoïevski et des journaux intimes de sa femme a vivement éclairé un épisode de sa vie, à savoir la période où Dostoïevski, en Allemagne, était obsédé par la passion du jeu (Dostoïevski à la roulette). On ne peut voir là autre chose qu’un accès indiscutable de passion pathologique. Les rationalisations ne manquaient pas pour cette conduite aussi singulière qu’indigne. Le sentiment de culpabilité, ce qui n’est pas rare chez les névrosés, s’était fait remplacer par quelque chose de tangible, le poids d’une dette, et Dostoïevski pouvait alléguer qu’il tentait par ses gains au jeu de rendre possible son retour en Russie en échappant à ses créanciers. Mais ce n’était là qu’un prétexte. Dostoïevski était assez lucide pour s’en apercevoir et assez honnête pour l’avouer. Il savait que l’essentiel était le jeu en lui-même, le jeu pour le jeu[8]. (« L’essentiel est le jeu en lui-même, écrit-il dans une de ses lettres. Je vous jure que la cupidité n’a rien à voir là-dedans, bien que j’aie on ne peut plus besoin d’argent »). Tous les traits de son comportement irrationnel, marqué de l’emprise des pulsions, le montrent, avec quelque chose de plus : il ne s’arrêtait pas avant d’avoir tout perdu. Le jeu était pour lui aussi une voie vers l’autopunition. Chaque fois il donnait à sa jeune femme sa promesse ou sa parole d’honneur qu’il ne jouerait plus, ou qu’il ne jouerait plus ce jour-ci ; et, comme elle le raconte, il rompait sa promesse presque toujours. Quand ses pertes les avaient conduits l’un et l’autre à la plus grande misère, il en tirait une seconde satisfaction pathologique. Il pouvait alors s’injurier, s’humilier devant elle, l’inciter à le mépriser et à regretter d’avoir épousé un vieux pécheur comme lui ; puis, la conscience ainsi soulagée, il se remettait à jouer le jour suivant. La jeune femme s’habituait à ce cycle car elle avait remarqué que la seule chose dont en réalité on pouvait attendre le salut, la production littéraire, n’allait jamais mieux que lorsqu’ils avaient tout perdu et engagé leurs derniers biens. Bien entendu, elle ne saisissait pas le rapport. Quand le sentiment de culpabilité de Dostoïevski était satisfait par les punitions qu’il s’était infligées à lui-même, alors son inhibition au travail était levée et il s’autorisait à faire quelques pas sur la voie du succès[9].
Quel fragment d’une enfance longtemps enfouie surgit ainsi, se répétant dans la compulsion au jeu ? On le devine sans peine si l’on s’appuie sur une nouvelle d’un écrivain contemporain. Stefan Zweig, qui a consacré une étude à Dostoïevski lui-même (Trois Maîtres), a inclus dans son recueil de trois nouvelles, La confusion des sentiments, une histoire qu’il intitule « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme ». Ce petit chef-d’œuvre ne prétend que montrer à quel point la femme est un être irresponsable, à quels excès surprenants pour elle-même elle peut être conduite à travers une expérience inattendue. Mais la nouvelle dit en fait beaucoup plus. Elle montre, sans chercher d’excuses, quelque chose de tout à fait autre, de généralement humain, ou plutôt de masculin, une fois qu’on la soumet à une interprétation analytique. Une telle interprétation est si manifestement évidente qu’on ne peut la refuser. Selon un trait propre à la nature de la création artistique, l’auteur, qui est un de mes amis, a pu m’assurer que l’interprétation que je lui ai communiquée avait été tout à fait étrangère à sa connaissance et à son intention, bien que maints détails dans le récit parussent expressément placés pour nous indiquer la trace secrète. Dans la nouvelle de Zweig, une vieille dame distinguée raconte à l’auteur une expérience qu’elle a vécue plus de vingt ans auparavant. Devenue précocement veuve, mère de deux fils n’ayant plus besoin d’elle, elle n’attendait plus rien de la vie quand, dans sa quarante-deuxième année, au cours d’un de ses voyages sans but, elle se trouva dans la salle de jeu du Casino de Monaco et, parmi les singulières impressions que fait naître ce lieu, elle fut bientôt fascinée par la vue de deux mains qui semblaient trahir toutes les sensations du joueur malheureux, avec une franchise et une intensité bouleversantes. Ces mains appartenaient à un beau jeune homme – l’auteur lui donne, comme sans le vouloir, l’âge du fils aîné de celle qui regarde – qui, après avoir tout perdu, quitte la salle dans le désespoir le plus profond, avec l’intention probable de mettre fin à sa vie sans espoir dans les jardins du Casino. Une sympathie inexplicable la pousse à le suivre et à tout tenter pour le sauver. Il la prend pour une de ces femmes importunes qui fréquentent ce lieu et il essaie de s’en débarrasser, mais elle reste avec lui et se voit, de la manière la plus naturelle, dans l’obligation de partager sa chambre à l’hôtel et finalement son lit. Après cette nuit d’amour improvisée, elle obtient du jeune homme, apparemment calmé, la promesse, faite solennellement, qu’il ne jouera plus jamais ; elle lui donne de l’argent pour son voyage de retour et lui promet de le rencontrer à la gare, avant le départ du train. Mais voici que s’éveille en elle une grande tendresse pour lui, qu’elle veut tout sacrifier pour le garder, et décide de partir en voyage avec lui au lieu de prendre congé de lui. Différents hasards contraires l’en empêchent : elle manque le train. Dans sa nostalgie pour celui qui a disparu, elle retourne à la salle de jeu et elle y découvre à nouveau, à son horreur, les mains qui avaient d’abord éveillé sa brûlante sympathie. L’oublieux du devoir était retourné au jeu. Elle lui rappelle sa promesse mais, tout occupé par sa passion, il la traite de trouble fête, lui demande de partir et lui jette à la tête l’argent avec lequel elle avait voulu le sauver. Dans une profonde honte, il lui faut s’enfuir et, plus tard, elle peut apprendre qu’elle n’a pas réussi à le préserver du suicide.
Cette histoire brillamment contée, d’un enchaînement sans faille, se suffit assurément à elle-même et ne manque pas de produire un grand effet sur le lecteur. Mais l’analyse nous apprend que son invention provient d’un fantasme de désir de la période de la puberté, fantasme qui reste conscient comme souvenir chez de nombreuses personnes. Le fantasme tient en ceci : la mère pourrait elle-même initier le jeune homme à la vie sexuelle pour le préserver des dangers redoutés de l’onanisme. Les nombreuses œuvres traitant d’une rédemption ont la même origine. Le « vice » de l’onanisme est remplacé par la passion du jeu ; l’accent mis sur l’activité passionnée des mains trahit cette dérivation. Effectivement, la passion du jeu est un équivalent de l’ancienne compulsion à l’onanisme ; c’est le même moi de « jouer » qui est utilisé dans la chambre des enfants pour désigner l’activité des mains sur les organes génitaux. Le caractère irrésistible de la tentation, la résolution solennelle et pourtant toujours démentie de ne plus jamais le faire, l’étourdissant plaisir et la mauvaise conscience – on se détruit (suicide) –, tout cela demeure inaltéré dans la substitution. Il est vrai que la nouvelle de Zweig est racontée par la mère, non par le fils. Cela doit flatter le fils de penser : si la mère savait à quels dangers l’onanisme me conduit, elle m’en préserverait certainement en m’autorisant à diriger toute ma tendresse sur son corps à elle. L’équivalence de la mère avec la putain, effectuée par le jeune homme dans la nouvelle de Zweig, est en connexion avec le même fantasme. Elle rend aisément abordable celle qui est inaccessible ; la mauvaise conscience qui accompagne ce fantasme amène l’issue malheureuse du récit. Il est aussi intéressant de remarquer comment la façade donnée à la nouvelle par l’auteur tente de dissimuler son sens analytique. Car il est très contestable que la vie amoureuse de la femme soit dominée par des impulsions soudaines et énigmatiques. L’analyse découvre au contraire une motivation adéquate pour le comportement surprenant de cette femme qui, jusque-là, s’est détournée de l’amour. Fidèle à la mémoire de l’époux disparu, elle s’était armée contre toutes les demandes de cet ordre mais – et là le fantasme du fils n’a pas tort – elle n’avait pas échappé en tant que mère à son transfert d’amour, tout à fait inconscient, sur le fils ; le destin put la saisir à cette place non surveillée. Si la passion du jeu, avec les vaines luttes pour s’en détourner et les occasions qu’elle offre à l’autopunition, constitue une répétition de la compulsion d’onanisme, alors nous ne serons pas surpris que, dans la vie de Dostoïevski, elle occupe une si grande place. Nous ne trouvons en effet aucun cas de névrose grave où la satisfaction auto-érotique de la prime enfance et de la puberté n’ait joué son rôle et les relations entre les efforts pour la réprimer et l’angoisse envers le père sont trop bien connues pour qu’il soit nécessaire de faire plus que les mentionner[10].
Sigmund Freud.
À Anna Grigorievna Dostoïevski.
En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas,
Il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.
Jean, XII, 24, 25.
(Trad. Crampon.)
En abordant la biographie de mon héros, Alexéi Fiodorovitch, j’éprouve une certaine perplexité. En effet, bien que je l’appelle mon héros, je sais qu’il n’est pas un grand homme ; aussi prévois-je fatalement des questions de ce genre : « En quoi Alexéi Fiodorovitch est-il remarquable, pour avoir été choisi comme votre héros ? Qu’a-t-il fait ? De qui est-il connu et pourquoi ? Ai-je une raison, moi lecteur, de consacrer mon temps à étudier sa vie ? »
La dernière question est la plus embarrassante, car je ne puis qu’y répondre : « Peut-être ; vous le verrez vous-même dans le roman. » Mais si on le lit sans trouver mon héros remarquable ? Je dis cela, malheureusement, car je prévois la chose. À mes yeux, il est remarquable, mais je doute fort de parvenir à convaincre le lecteur. Le fait est qu’il agit, assurément, mais d’une façon vague et obscure. D’ailleurs, il serait étrange, à notre époque, d’exiger des gens la clarté ! Une chose, néanmoins, est hors de doute : c’est un homme étrange, voire un original. Mais loin de conférer un droit à l’attention, l’étrangeté et l’originalité nuisent, surtout quand tout le monde s’efforce de coordonner les individualités et de dégager un sens général de l’absurdité collective. L’original, dans la plupart des cas, c’est l’individu qui se met à part. N’est-il pas vrai ?
Au cas où quelqu’un me contredirait sur ce dernier point, disant : « ce n’est pas vrai » ou « ce n’est pas toujours vrai », je reprends courage au sujet de la valeur de mon héros. Car non seulement l’original n’est « pas toujours » l’individu qui se met à part, mais il lui arrive de détenir la quintessence du patrimoine commun, alors que ses contemporains l’ont répudié pour un temps.
D’ailleurs, au lieu de m’engager dans ces explications confuses et dénuées d’intérêt, j’aurais commencé tout simplement, sans préface, – si mon œuvre plaît, on la lira – mais le malheur est que, pour une biographie, j’ai deux romans. Le principal est le second : il retrace l’activité de mon héros à l’époque présente. Le premier se déroule il y a treize ans ; à vrai dire ce n’est qu’un moment de la première jeunesse du héros ; il est néanmoins indispensable, car, sans lui, bien des choses resteraient incompréhensibles dans le second. Mais cela ne fait qu’accroître mon embarras : si moi, biographe, je trouve qu’un roman eût suffi pour un héros aussi modeste, aussi vague, comment me présenter avec deux et justifier une telle prétention ?
Désespérant de résoudre ces questions, je les laisse en suspens. Naturellement, le lecteur perspicace a déjà deviné que tel était mon but dès le début, et il m’en veut de perdre un temps précieux en paroles inutiles. À quoi je répondrai que je l’ai fait par politesse, et ensuite par ruse, afin qu’on soit prévenu. Au reste, je suis bien aise que mon roman se partage de lui-même en deux écrits « tout en conservant son unité intégrale » ; après avoir pris connaissance du premier, le lecteur verra lui-même s’il vaut la peine d’aborder le second. Sans doute, chacun est libre ; on peut fermer le livre dès les premières pages du premier récit pour ne plus le rouvrir. Mais il y a des lecteurs délicats qui veulent aller jusqu’au bout, pour ne pas faillir à l’impartialité ; tels sont, par exemple, tous les critiques russes. On se sent le cœur plus léger vis-à-vis d’eux. Malgré leur conscience méthodique, je leur fournis un argument des plus fondés pour abandonner le récit au premier épisode du roman. Voilà ma préface finie. Je conviens qu’elle est superflue ; mais, puisqu’elle est écrite, gardons-la.
Et maintenant, commençons.
L’Auteur.
Alexéi Fiodorovitch Karamazov était le troisième fils d’un propriétaire foncier de notre district, Fiodor Pavlovitch, dont la mort tragique, survenue il y a treize ans, fit beaucoup de bruit en son temps et n’est point encore oubliée. J’en parlerai plus loin et me bornerai pour l’instant à dire quelques mots de ce « propriétaire », comme on l’appelait, bien qu’il n’eût presque jamais habité sa « propriété ». Fiodor Pavlovitch était un de ces individus corrompus en même temps qu’ineptes – type étrange mais assez fréquent – qui s’entendent uniquement à soigner leurs intérêts. Ce petit hobereau débuta avec presque rien et s’acquit promptement la réputation de pique-assiette : mais à sa mort il possédait quelque cent mille roubles d’argent liquide. Cela ne l’empêcha pas d’être, sa vie durant, un des pires extravagants de notre district. Je dis extravagant et non point imbécile, car les gens de cette sorte sont pour la plupart intelligents et rusés : il s’agit là d’une ineptie spécifique, nationale.
Il fut marié deux fois et eut trois fils ; l’aîné, Dmitri, du premier lit, et les deux autres, Ivan et Alexéi[11], du second. Sa première femme appartenait à une famille noble, les Mioussov, propriétaires assez riches du même district. Comment une jeune fille bien dotée, jolie, de plus vive, éveillée, spirituelle, telle qu’on en trouve beaucoup parmi nos contemporaines, avait-elle pu épouser pareil « écervelé », comme on appelait ce triste personnage ? Je crois inutile de l’expliquer trop longuement. J’ai connu une jeune personne, de l’avant-dernière génération « romantique », qui, après plusieurs années d’un amour mystérieux pour un monsieur qu’elle pouvait épouser en tout repos, finit par se forger des obstacles insurmontables à cette union. Par une nuit d’orage, elle se précipita du haut d’une falaise dans une rivière rapide et profonde, et périt victime de son imagination, uniquement pour ressembler à l’Ophélie de Shakespeare. Si cette falaise, qu’elle affectionnait particulièrement, eût été moins pittoresque ou remplacée par une rive plate et prosaïque, elle ne se serait sans doute point suicidée. Le fait est authentique, et je crois que les deux ou trois dernières générations russes ont connu bien des cas analogues. Pareillement, la décision que prit Adélaïde Mioussov fut sans doute l’écho d’influences étrangères, l’exaspération d’une âme captive. Elle voulait peut-être affirmer son indépendance, protester contre les conventions sociales, contre le despotisme de sa famille. Son imagination complaisante lui dépeignit – pour un court moment – Fiodor Pavlovitch, malgré sa réputation de pique-assiette, comme un des personnages les plus hardis et les plus malicieux de cette époque en voie d’amélioration, alors qu’il était, en tout et pour tout, un méchant bouffon. Le piquant de l’aventure fut un enlèvement qui ravit Adélaïde Ivanovna. La situation de Fiodor Pavlovitch le disposait alors à de semblables coups de main : brûlant de faire son chemin à tout prix, il trouva fort plaisant de s’insinuer dans une honnête famille et d’empocher une jolie dot. Quant à l’amour, il n’en était question ni d’un côté ni de l’autre, malgré la beauté de la jeune fille. Cet épisode fut probablement unique dans la vie de Fiodor Pavlovitch, toujours grand amateur du beau sexe, toujours prêt à s’accrocher à n’importe quelle jupe, pourvu qu’elle lui plût : cette femme, en effet, n’exerça sur lui aucun attrait sensuel.
Adélaïde Ivanovna eut tôt fait de constater qu’elle n’éprouvait que du mépris pour son mari. Dans ces conditions, les suites du mariage ne se firent pas attendre. Bien que la famille eût assez vite pris son parti de l’événement et remis sa dot à la fugitive, une existence désordonnée et des scènes continuelles commencèrent. On rapporte que la jeune femme se montra beaucoup plus noble et plus digne que Fiodor Pavlovitch, qui lui escamota dès l’abord, comme on l’apprit plus tard, tout son capital liquide, vingt-cinq mille roubles, dont elle n’entendit plus jamais parler. Pendant longtemps il mit tout en œuvre pour que sa femme lui transmît, par un acte en bonne et due forme, un petit village et une assez belle maison de ville, qui faisaient partie de sa dot. Il y serait certainement parvenu, tant ses extorsions et ses demandes effrontées inspiraient de dégoût à la malheureuse que la lassitude eût poussée à dire oui. Par bonheur, la famille intervint et refréna la rapacité du mari. Il est notoire que les époux en venaient fréquemment aux coups, et on prétend que ce n’est pas Fiodor Pavlovitch qui les donnait, mais bien Adélaïde Ivanovna, femme emportée, hardie, brune irascible, douée d’une étonnante vigueur. Elle finit par s’enfuir avec un séminariste qui crevait de misère, laissant sur les bras, à son mari, un enfant de trois ans, Mitia[12]. Le mari s’empressa d’installer un harem dans sa maison et d’organiser des soûleries. Entre-temps, il parcourait la province, se lamentant à tout venant de la désertion d’Adélaïde Ivanovna, avec des détails choquants sur sa vie conjugale. On aurait dit qu’il prenait plaisir à jouer devant tout le monde le rôle ridicule de mari trompé, à dépeindre son infortune en chargeant les couleurs. »On croirait que vous êtes monté en grade, Fiodor Pavlovitch, tant vous paraissez content, malgré votre affliction », lui disaient les railleurs. Beaucoup ajoutaient qu’il était heureux de se montrer dans sa nouvelle attitude de bouffon, et qu’à dessein, pour faire rire davantage, il feignait de ne pas remarquer sa situation comique. Qui sait, d’ailleurs, peut-être était-ce de sa part naïveté ? Enfin, il réussit à découvrir les traces de la fugitive. La malheureuse se trouvait à Pétersbourg, où elle avait achevé de s’émanciper. Fiodor Pavlovitch commença à s’agiter et se prépara à partir – dans quel dessein ? – lui-même n’en savait rien. Peut-être eût-il vraiment fait le voyage de Pétersbourg, mais, cette décision prise, il estima avoir le droit, pour se donner du cœur, de se soûler dans toutes les règles. Sur ces entrefaites, la famille de sa femme apprit que la malheureuse était morte subitement dans un taudis, de la fièvre typhoïde, disent les uns, de faim, prétendent les autres. Fiodor Pavlovitch était ivre lorsqu’on lui annonça la mort de sa femme ; on raconte qu’il courut dans la rue et se mit à crier, dans sa joie, les bras au ciel : Maintenant, Seigneur, tu laisses aller Ton serviteur[13]. D’autres prétendent qu’il sanglotait comme un enfant, au point qu’il faisait peine à voir, malgré le dégoût qu’il inspirait. Il se peut fort bien que l’une et l’autre version soient vraies, c’est-à-dire qu’il se réjouit de sa libération, tout en pleurant sa libératrice. Bien souvent les gens, même méchants, sont plus naïfs, plus simples, que nous ne le pensons. Nous aussi, d’ailleurs.
On peut se figurer quel père et quel éducateur pouvait être un tel homme. Comme il était à prévoir, il délaissa complètement l’enfant qu’il avait eu d’Adélaïde Ivanovna, non par animosité ou par rancune conjugale, mais simplement parce qu’il l’avait tout à fait oublié. Tandis qu’il excédait tout le monde par ses larmes et ses plaintes et faisait de sa maison un mauvais lieu, le petit Mitia fut recueilli par Grigori[14], un fidèle serviteur ; si celui-ci n’en avait pas pris soin, l’enfant n’aurait peut-être eu personne pour le changer de linge. De plus, sa famille maternelle parut l’oublier. Son grand-père était mort, sa grand-mère, établie à Moscou, trop souffrante, ses tantes s’étaient mariées, de sorte que Mitia dut passer presque une année dans le pavillon où habitait Grigori. D’ailleurs, si son père s’était souvenu de lui (au fait il ne pouvait ignorer son existence), il eût renvoyé l’enfant au pavillon, pour n’être pas gêné dans ses débauches. Mais, sur ces entrefaites, arriva de Paris le cousin de feu Adélaïde Ivanovna, Piotr[15] Alexandrovitch Mioussov, qui devait, par la suite, passer de nombreuses années à l’étranger. À cette époque, il était encore tout jeune et se distinguait de sa famille par sa culture, et ses belles manières. » Occidentaliste » convaincu, il devait, vers la fin de sa vie, devenir un libéral à la façon des années 40 et 50. Au cours de sa carrière, il fut en relation avec de nombreux ultra-libéraux, tant en Russie qu’à l’étranger, et connut personnellement Proudhon et Bakounine. Il aimait à évoquer les trois journées de février 1848, à Paris, donnant à entendre qu’il avait failli prendre part aux barricades ; c’était un des meilleurs souvenirs de sa jeunesse. Il possédait une belle fortune, environ mille âmes, pour compter à la mode ancienne. Sa superbe propriété se trouvait aux abords de notre petite ville et touchait aux terres de notre fameux monastère. Sitôt en possession de son héritage, Piotr Alexandrovitch entama avec les moines un procès interminable au sujet de certains droits de pêche ou de coupe de bois, je ne sais plus au juste, mais il estima de son devoir, en tant que citoyen éclairé, de faire un procès aux « cléricaux ». Quand il apprit les malheurs d’Adélaïde Ivanovna, dont il avait gardé bon souvenir, ainsi que l’existence de Mitia, il prit à cœur cette affaire, malgré l’indignation juvénile et le mépris que lui inspirait Fiodor Pavlovitch. C’est alors qu’il vit celui-ci pour la première fois. Il lui déclara ouvertement son intention de se charger de l’enfant. Longtemps après, il racontait, comme un trait caractéristique, que Fiodor Pavlovitch, lorsqu’il fut question de Mitia, parut un moment ne pas comprendre de quel enfant il s’agissait, et même s’étonner d’avoir un jeune fils quelque part, dans sa maison. Pour exagéré qu’il fût, le récit de Piotr Alexandrovitch n’en devait pas moins contenir une part de vérité. Effectivement, Fiodor Pavlovitch aima toute sa vie à prendre des attitudes, à jouer un rôle, parfois sans nécessité aucune, et même à son détriment, comme dans le cas présent. C’est d’ailleurs là un trait spécial à beaucoup de gens, même point sots. Piotr Alexandrovitch mena l’affaire rondement et fut même tuteur de l’enfant (conjointement avec Fiodor Pavlovitch), sa mère ayant laissé une maison et des terres. Mitia alla demeurer chez ce petit-cousin, qui n’avait pas de famille. Pressé de retourner à Paris, après avoir réglé ses affaires et assuré la rentrée de ses fermages, il confia l’enfant à l’une de ses tantes, qui habitait Moscou. Par la suite, s’étant acclimaté en France, il oublia l’enfant, surtout lorsque éclata la révolution de Février, qui frappa son imagination pour le reste de ses jours. La tante de Moscou étant morte, Mitia fut recueilli par une de ses filles mariées. Il changea, paraît-il, une quatrième fois de foyer. Je ne m’étends pas là-dessus pour le moment, d’autant plus qu’il sera encore beaucoup question de ce premier rejeton de Fiodor Pavlovitch, et je me borne aux détails indispensables, sans lesquels il m’est impossible de commencer mon roman.
Et d’abord, seul des trois fils de Fiodor Pavlovitch, Dmitri grandit dans l’idée qu’il avait quelque fortune et serait indépendant à sa majorité. Son enfance et sa jeunesse furent mouvementées : il quitta le collège avant terme, entra ensuite dans une école militaire, partit pour le Caucase, servit dans l’armée, fut dégradé pour s’être battu en duel, reprit du service, fit la fête, gaspilla pas mal d’argent. Il n’en reçut de son père qu’une fois majeur et il avait, en attendant, contracté pas mal de dettes. Il ne vit pour la première fois Fiodor Pavlovitch qu’après sa majorité, lorsqu’il arriva dans le pays spécialement pour se renseigner sur sa fortune. Son père, semble-t-il, lui déplut dès l’abord ; il ne demeura que peu de temps chez lui et s’empressa de repartir, en emportant une certaine somme, après avoir conclu un arrangement pour les revenus de sa propriété. Chose curieuse, il ne put rien tirer de son père quant au rapport et à la valeur du domaine. Fiodor Pavlovitch remarqua d’emblée – il importe de le noter – que Mitia se faisait une idée fausse et exagérée de sa fortune. Il en fut très content, ayant en vue des intérêts particuliers : il en conclut que le jeune homme était étourdi, emporté, avec des passions vives, et qu’en donnant un os à ronger à ce fêtard, on l’apaiserait jusqu’à nouvel ordre. Il exploita donc la situation, se bornant à lâcher de temps en temps de faibles sommes, jusqu’à ce qu’un beau jour, quatre ans après, Mitia, à bout de patience, reparût dans la localité pour exiger un règlement de comptes définitif. À sa stupéfaction, il apprit qu’il ne possédait plus rien : il avait déjà reçu en espèces, de Fiodor Pavlovitch, la valeur totale de son bien, peut-être même restait-il lui redevoir, tant les comptes étaient embrouillés ; d’après tel et tel arrangement, conclu à telle ou telle date, il n’avait pas le droit de réclamer davantage, etc. Le jeune homme fut consterné ; il soupçonna la supercherie, se mit hors de lui, en perdit presque la raison. Cette circonstance provoqua la catastrophe dont le récit fait l’objet de mon premier roman, ou plutôt son cadre extérieur. Mais avant d’aborder ledit roman, il faut encore parler des deux autres fils de Fiodor Pavlovitch et expliquer leur provenance.
Fiodor Pavlovitch, après s’être défait du petit Mitia, contracta bientôt un second mariage qui dura huit ans. Il prit sa seconde femme, également fort jeune, dans une autre province, où il s’était rendu, en compagnie d’un juif, pour traiter une affaire. Quoique fêtard, ivrogne, débauché, il surveillait sans cesse le placement de ses capitaux et faisait presque toujours de bonnes mais peu honnêtes opérations. Fille d’un diacre obscur et orpheline dès l’enfance, Sophie Ivanovna avait grandi dans l’opulente maison de sa bienfaitrice, la veuve haut placée du général Vorokhov, qui l’élevait et la rendait malheureuse. J’ignore les détails, j’ai seulement entendu dire que la jeune fille, douce, patiente et candide, avait tenté de se pendre à un clou dans la dépense, tant l’excédaient les caprices et les éternels reproches de cette vieille, point méchante au fond, mais que son oisiveté rendait insupportable. Fiodor Pavlovitch demanda sa main ; on prit des renseignements sur lui et il fut éconduit. Comme lors de son premier mariage, il proposa alors à l’orpheline de l’enlever. Très probablement, elle eût refusé de devenir sa femme, si elle avait été mieux renseignée sur son compte. Mais cela se passait dans une autre province ; que pouvait d’ailleurs comprendre une jeune fille de seize ans, sinon qu’il valait mieux se jeter à l’eau que de demeurer chez sa tutrice ? La malheureuse remplaça donc sa bienfaitrice par un bienfaiteur. Cette fois-ci, Fiodor Pavlovitch ne reçut pas un sou, car la générale, furieuse, n’avait rien donné, à part sa malédiction. Du reste, il ne comptait pas sur l’argent. La beauté remarquable de la jeune fille et surtout sa candeur l’avaient enchanté. Il en était émerveillé, lui, le voluptueux, jusqu’alors épris seulement de charmes grossiers. » Ces yeux innocents me transperçaient l’âme », disait-il par la suite avec un vilain rire. D’ailleurs, cet être corrompu ne pouvait éprouver qu’un attrait sensuel. Fiodor Pavlovitch ne se gêna pas avec sa femme. Comme elle était pour ainsi dire « coupable » envers lui, qu’il l’avait presque « sauvée de la corde », profitant, en outre, de sa douceur et de sa résignation inouïes, il foula aux pieds la décence conjugale la plus élémentaire. Sa maison devint le théâtre d’orgies auxquelles prenaient part de vilaines femmes. Un trait à noter, c’est que le domestique Grigori, être morne, raisonneur stupide et entêté, qui détestait sa première maîtresse, prit le parti de la seconde, se querellant pour elle avec son maître d’une façon presque intolérable de la part d’un domestique. Un jour, il alla jusqu’à mettre à la porte des donzelles qui festoyaient chez Fiodor Pavlovitch. Plus tard, la malheureuse jeune femme, terrorisée dès l’enfance, fut en proie à une maladie nerveuse fréquente parmi les villageoises et qui leur vaut le nom de « possédées ». Parfois la malade, victime de terribles crises d’hystérie, en perdait la raison. Elle donna pourtant à son mari deux fils : le premier, Ivan, après un an de mariage ; le second, Alexéi, trois ans plus tard. À sa mort, le jeune Alexéi était dans sa quatrième année et, si étrange que cela paraisse, il se rappela sa mère toute sa vie, mais comme à travers un songe. Quand elle fut morte, les deux garçons eurent le même sort que le premier, leur père les oublia, les délaissa totalement, et ils furent recueillis par le même Grigori, dans son pavillon. C’est là que les trouva la vieille générale, la bienfaitrice qui avait élevé leur mère. Elle vivait encore et, durant ces huit années, sa rancune n’avait pas désarmé. Parfaitement au courant de l’existence que menait sa Sophie, en apprenant sa maladie et les scandales qu’elle endurait, elle déclara deux ou trois fois aux parasites de son entourage : « C’est bien fait, Dieu la punit de son ingratitude. » Trois mois exactement après la mort de Sophie Ivanovna, la générale parut dans notre ville et se présenta chez Fiodor Pavlovitch. Son séjour ne dura qu’une demi-heure, mais elle mit le temps à profit. C’était le soir. Fiodor Pavlovitch, qu’elle n’avait pas vu depuis huit ans, se montra en état d’ivresse. On raconte que, dès l’abord, sans explication aucune, elle lui donna deux soufflets retentissants, puis le tira trois fois par son toupet de haut en bas. Sans ajouter un mot, elle alla droit au pavillon où se trouvaient les enfants. Ils n’étaient ni lavés ni tenus proprement ; ce que voyant, l’irascible vieille donna encore un soufflet à Grigori et lui déclara qu’elle emmenait les garçons. Tels qu’ils étaient, elle les enveloppa dans une couverture, les mit en voiture et repartit. Grigori encaissa le soufflet en bon serviteur et s’abstint de toute insolence ; en reconduisant la vieille dame à sa voiture, il dit d’un ton grave, après s’être incliné profondément, que « Dieu la récompenserait de sa bonne action ». » Tu n’es qu’un nigaud », lui cria-t-elle en guise d’adieu. Après examen de l’affaire, Fiodor Pavlovitch se déclara satisfait et accorda par la suite son consentement formel à l’éducation des enfants chez la générale. Il alla en ville se vanter des soufflets reçus.
Peu de temps après, la générale mourut ; elle laissait, par testament, mille roubles à chacun des deux petits « pour leur instruction » ; cet argent devait être dépensé à leur profit intégralement, mais suffire jusqu’à leur majorité, une telle somme étant déjà beaucoup pour de pareils enfants ; si d’autres voulaient faire davantage, libre à eux, etc.
Sans avoir lu le testament, je sais qu’il renfermait un passage bizarre, dans ce goût par trop original. Le principal héritier de la vieille dame était, par bonheur, un honnête homme, le maréchal de la noblesse de notre province, Euthyme Pétrovitch Poliénov. Il échangea quelques lettres avec Fiodor Pavlovitch qui, sans refuser catégoriquement et tout en faisant du sentiment, traînait les choses en longueur. Voyant qu’il ne tirerait jamais rien du personnage, Euthyme Pétrovitch s’intéressa personnellement aux orphelins et conçut une affection particulière pour le cadet, qui demeura longtemps dans sa famille. J’attire sur ce point l’attention du lecteur : c’est à Euthyme Pétrovitch, un noble caractère comme on en rencontre peu, que les jeunes gens furent redevables de leur éducation. Il conserva intact aux enfants leur petit capital, qui, à leur majorité, atteignait deux mille roubles avec les intérêts, les éleva à ses frais, en dépensant pour chacun d’eux bien plus de mille roubles. Je ne ferai pas maintenant un récit détaillé de leur enfance et de leur jeunesse, me bornant aux principales circonstances. L’aîné, Ivan, devint un adolescent morose, renfermé, mais nullement timide ; il avait compris de bonne heure que son frère et lui grandissaient chez des étrangers, par grâce, qu’ils avaient pour père un individu qui leur faisait honte, etc. Ce garçon montra dès sa plus tendre enfance (à ce qu’on raconte, tout au moins) de brillantes capacités pour l’étude. À l’âge de treize ans environ, il quitta la famille d’Euthyme Pétrovitch pour suivre les cours d’un collège de Moscou, et prendre pension chez un fameux pédagogue, ami d’enfance de son bienfaiteur. Plus tard, Ivan racontait que celui-ci avait été inspiré par son « ardeur au bien » et par l’idée qu’un adolescent génialement doué devait être élevé par un éducateur génial. Au reste, ni son protecteur ni l’éducateur de génie n’étaient plus lorsque le jeune homme entra à l’université. Euthyme Pétrovitch ayant mal pris ses dispositions, le versement du legs de la générale traîna en longueur, par suite de diverses formalités et de retards inévitables chez nous ; le jeune homme se trouva donc fort gêné pendant ses deux premières années d’université, et dut gagner sa vie tout en poursuivant ses études. Il faut noter qu’alors il n’essaya nullement de correspondre avec son père ; peut-être était-ce par fierté, par dédain envers lui ; peut-être aussi le froid calcul de sa raison lui démontrait-il qu’il n’avait rien à attendre du bonhomme. Quoi qu’il en fût, le jeune homme ne se troubla pas, trouva du travail, d’abord des leçons à vingt kopeks, ensuite des articles en dix lignes sur les scènes de la rue signés « Un Témoin oculaire », qu’il portait à divers journaux. Ces articles, dit-on, étaient toujours curieux et spirituels, ce qui assura leur succès. De la sorte, le jeune reporter montra sa supériorité pratique et intellectuelle sur les nombreux étudiants des deux sexes, toujours nécessiteux, qui, tant à Pétersbourg qu’à Moscou, assiègent du matin au soir les bureaux des journaux et des périodiques, n’imaginant rien de mieux que de réitérer leur éternelle demande de copie et de traductions du français. Une fois introduit dans le monde des journaux, Ivan Fiodorovitch ne perdit pas le contact ; durant ses dernières années d’université, il donna avec beaucoup de talent des comptes rendus d’ouvrages spéciaux et se fit ainsi connaître dans les milieux littéraires. Mais ce n’est que vers la fin qu’il réussit, par hasard, à éveiller une attention particulière dans un cercle de lecteurs beaucoup plus étendu. À sa sortie de l’université, et alors qu’il se préparait à partir pour l’étranger avec ses deux mille roubles, Ivan Fiodorovitch publia, dans un grand journal, un article étrange, qui attira même l’attention des profanes. Le sujet lui était apparemment inconnu, puisqu’il avait suivi les cours de la Faculté des sciences, et que l’article traitait la question des tribunaux ecclésiastiques, partout soulevée alors. Tout en examinant quelques opinions émises sur cette matière, il exposait également ses vues personnelles. Ce qui frappait, c’était le ton et l’inattendu de la conclusion. Or, tandis que beaucoup d’ » ecclésiastiques » tenaient l’auteur pour leur partisan, les « laïcs », aussi bien que les athées, applaudissaient à ses idées. En fin de compte, quelques personnes décidèrent que l’article entier n’était qu’une effrontée mystification. Si je mentionne cet épisode, c’est surtout parce que l’article en question parvint jusqu’à notre fameux monastère – où l’on s’intéressait à la question des tribunaux ecclésiastiques – et qu’il y provoqua une grande perplexité. Le nom de l’auteur une fois connu, le fait qu’il était originaire de notre ville et le fils de « ce Fiodor Pavlovitch » accrut l’intérêt. Vers la même époque, l’auteur en personne parut.
Pourquoi Ivan Fiodorovitch était-il venu chez son père ? Il me souvient que je me posais dès alors cette question avec une certaine inquiétude. Cette arrivée si fatale, qui engendra de telles conséquences, demeura longtemps pour moi inexpliquée. À vrai dire, il était étrange qu’un homme aussi savant, d’apparence si fière et si réservée, se montrât dans une maison aussi mal famée. Fiodor Pavlovitch l’avait ignoré toute sa vie, et – bien qu’il n’eût donné pour rien au monde de l’argent si on lui en avait demandé – il craignait toujours que ses fils ne vinssent lui en réclamer. Et voilà que le jeune homme s’installe chez un tel père, passe auprès de lui un mois, puis deux, et qu’ils s’entendent on ne peut mieux. Je ne fus pas le seul à m’étonner de cet accord. Piotr Alexandrovitch Mioussov, dont il a déjà été question, et qui, à cette époque, avait élu domicile à Paris, séjournait alors dans sa propriété suburbaine. Plus que tous, il se montrait surpris, ayant fait la connaissance du jeune homme qui l’intéressait fort et avec lequel il rivalisait d’érudition. » Il est fier, nous disait-il, il se tirera toujours d’affaire ; dès maintenant, il a de quoi partir pour l’étranger, que fait-il ici ? Chacun sait qu’il n’est pas venu trouver son père pour de l’argent, que celui-ci lui refuserait d’ailleurs. Il n’aime ni boire ni courir les filles ; pourtant le vieillard ne peut se passer de lui. » C’était vrai ; le jeune exerçait une influence visible sur le vieillard, qui, bien que fort entêté et capricieux, l’écoutait parfois ; il commença même à se comporter plus décemment…
On sut plus tard qu’Ivan était arrivé en partie à la demande et pour les intérêts de son frère aîné, Dmitri, qu’il vit pour la première fois à cette occasion, mais avec lequel il correspondait déjà au sujet d’une affaire importante, dont il sera parlé avec détails en son temps. Même lorsque je fus au courant, Ivan Fiodorovitch me parut énigmatique et son arrivée parmi nous difficile à expliquer.
J’ajouterai qu’il tenait lieu d’arbitre et de réconciliateur entre son père et son frère aîné, alors totalement brouillés, ce dernier ayant même intenté une action en justice.
Pour la première fois, je le répète, cette famille, dont certains membres ne s’étaient jamais vus, se trouva réunie. Seul le cadet, Alexéi, habitait le pays depuis un an déjà. Il est malaisé de parler de lui dans ce préambule, avant de le mettre en scène dans le roman. Je dois pourtant m’étendre à son sujet pour élucider un point étrange, à savoir que mon héros apparaît, dès la première scène, sous l’habit d’un novice. Depuis un an, en effet, il habitait notre monastère et se préparait à y passer le reste de ses jours.
Il avait vingt ans (ses frères, Ivan et Dmitri, étaient alors respectivement dans leur vingt-quatrième et leur vingt-huitième année). Je dois prévenir que ce jeune Aliocha n’était nullement fanatique, ni même, à ce que je crois, mystique. À mon sens, c’était simplement un philanthrope en avance sur son temps, et s’il avait choisi la vie monastique, c’était parce qu’alors elle seule l’attirait et représentait pour lui l’ascension idéale vers l’amour radieux de son âme dégagée des ténèbres et des haines d’ici-bas. Elle l’attirait, cette voie, uniquement parce qu’il y avait rencontré un être exceptionnel à ses yeux, notre fameux starets[17] Zosime, auquel il s’était attaché de toute la ferveur novice de son cœur inassouvi. Je conviens qu’il avait, dès le berceau, fait preuve d’étrangeté. J’ai déjà raconté qu’ayant perdu sa mère à quatre ans, il se rappela toute sa vie son visage, ses caresses « comme s’il la voyait vivante ». De pareils souvenirs peuvent persister (chacun le sait), même à un âge plus tendre, mais ils ne demeurent que comme des points lumineux dans les ténèbres, comme le fragment d’un immense tableau qui aurait disparu. C’était le cas pour lui : il se rappelait une douce soirée d’été, la fenêtre ouverte aux rayons obliques du couchant ; dans un coin de la chambre une image sainte avec la lampe allumée, et, devant l’image, sa mère agenouillée, sanglotant avec force gémissements comme dans une crise de nerfs. Elle l’avait saisi dans ses bras, le serrant à l’étouffer et implorait pour lui la sainte Vierge, relâchant son étreinte pour le tendre vers l’image, mais la nourrice était accourue et l’avait arraché, effrayé, des bras de la malheureuse. Aliocha se rappelait le visage de sa mère, exalté, sublime, mais il n’aimait guère à en parler. Dans son enfance et sa jeunesse, il se montra plutôt concentré et même taciturne, non par timidité ou sauvagerie, mais par une sorte de préoccupation intérieure si profonde qu’elle lui faisait oublier son entourage. Cependant il aimait ses semblables, et toute sa vie, sans passer jamais pour nigaud, il eut foi en eux. Quelque chose en lui révélait qu’il ne voulait pas se faire le juge d’autrui. Il paraissait même tout admettre, sans réprobation, quoique souvent avec une profonde mélancolie. Bien plus, il devint dès sa jeunesse inaccessible à l’étonnement et à la frayeur. Arrivé à vingt ans chez son père, dans un foyer de basse débauche, lui, chaste et pur, il se retirait en silence quand la vie lui devenait intolérable, mais sans témoigner à personne ni réprobation ni mépris. Son père, que sa qualité d’ancien parasite rendait fort sensible aux offenses, lui fit d’abord mauvais accueil : « il se tait, disait-il, et n’en pense pas moins » ; mais il ne tarda pas à l’embrasser, à le caresser ; c’étaient, à vrai dire, des larmes et un attendrissement d’ivrogne, mais on voyait qu’il l’aimait de cet amour sincère, profond, qu’il avait été jusque-là incapable de ressentir pour qui que ce fût… Depuis son enfance, Aliocha avait toujours été aimé de tout le monde. Dans la famille de son bienfaiteur, Euthyme Pétrovitch Poliénov, on s’était tellement attaché à lui que tous le considéraient comme l’enfant de la maison. Or il était entré chez eux à un âge où l’enfant est encore incapable de calcul et de ruse, où il ignore les intrigues qui attirent la faveur et l’art de se faire aimer. Ce don d’éveiller la sympathie était par conséquent chez lui naturel, spontané, sans artifice. Il en alla de même à l’école, où les enfants comme Aliocha s’attirent d’ordinaire la méfiance, les railleries, voire la haine de leurs camarades. Dès l’enfance, il aimait par exemple à s’isoler pour rêver, à lire dans un coin ; néanmoins, il fut, durant ses années de collège, l’objet de l’affection générale. Il n’était guère folâtre, ni même gai ; à le considérer, on voyait vite que ce n’était pas de la morosité, mais, au contraire, une humeur égale et sereine. Il ne voulait jamais se mettre en avant ; pour cette raison, peut-être, il ne craignait jamais personne et ses condisciples remarquaient que, loin d’en tirer vanité, il paraissait ignorer sa hardiesse, son intrépidité. Il ignorait la rancune : une heure après avoir été offensé, il répondait à l’offenseur ou lui adressait lui-même la parole, d’un air confiant, tranquille, comme s’il ne s’était rien passé entre eux. Loin de paraître avoir oublié l’offense, ou résolu à la pardonner, il ne se considérait pas comme offensé, et cela lui gagnait le cœur des enfants. Un seul trait de son caractère incitait fréquemment tous ses camarades à se moquer de lui, non par méchanceté, mais par divertissement : il était d’une pudeur, d’une chasteté exaltée, farouche. Il ne pouvait supporter certains mots et certaines conversations sur les femmes qui par malheur sont de tradition dans les écoles. Des jeunes gens à l’âme et au cœur purs, presque encore des enfants, aiment souvent à s’entretenir de scènes et d’images qui parfois répugnent aux soldats eux-mêmes ; d’ailleurs, ces derniers en savent moins sous ce rapport que les jeunes garçons de notre société cultivée. Il n’y a pas là encore, je veux bien, de corruption morale, ni de réel cynisme, mais il y en a l’apparence, et cela passe fréquemment à leurs yeux pour quelque chose de délicat, de fin, digne d’être imité. Voyant « Aliocha Karamazov » se boucher rapidement les oreilles quand on parlait de « cela », ils faisaient parfois cercle autour de lui, écartaient ses mains de force et lui criaient des obscénités. Alexéi se débattait, se couchait par terre en se cachant le visage ; il supportait l’offense en silence et sans se fâcher. À la fin, on le laissa en repos, on cessa de le traiter de « fillette », on éprouva même pour lui de la compassion. Il compta toujours parmi les meilleurs élèves, sans jamais prétendre à la première place.
Après la mort d’Euthyme Pétrovitch, Aliocha passa encore deux ans au collège. La veuve partit bientôt pour un long voyage en Italie, avec toute sa famille, qui se composait de femmes. Le jeune homme alla demeurer chez des parentes éloignées du défunt, deux dames qu’il n’avait jamais vues. Il ignorait dans quelles conditions il séjournait chez elles ; c’était d’ailleurs un de ses traits caractéristiques de ne jamais s’inquiéter aux frais de qui il vivait. À cet égard, il était tout le contraire de son aîné, Ivan, qui avait connu la pauvreté dans ses deux premières années d’université, et qui avait souffert, dès l’enfance, de manger le pain d’un bienfaiteur. Mais on ne pouvait juger sévèrement cette particularité du caractère d’Alexéi, car il suffisait de le connaître un peu pour se convaincre qu’il était de ces innocents capables de donner toute leur fortune à une bonne œuvre, ou même à un chevalier d’industrie. En général il ignorait la valeur de l’argent, au figuré s’entend. Quand on lui donnait de l’argent de poche, il ne savait qu’en faire durant des semaines ou le dépensait en un clin d’œil. Quand Piotr Alexandrovitch Mioussov, fort chatouilleux en